18.11.2008
Dix jours dans l'intimité de Picasso ( 3)
(... SUITE 3)
Je ne sais trop pourquoi, Albert Skira m’a présenté comme étant son garde du corps, ajoutant que j’étais un ancien boxeur. Craignait-il que Picasso soit sur la réserve avec un homme de presse ? Heureusement, j’étais à l’époque suffisamment baraqué et j’avais pratiqué assez longtemps la boxe en amateur, pour que la chose soit plausible. Skira marquait une fois de plus sa propension à faire dévier les situations de leur cours normal. Il avait fait montre en l’occurrence d’une très fine intuition, car le visage de Picasso s’était aussitôt éclairé : « Ah ! vous êtes boxeur ? Alors suivez-moi, je vais vous montrer quelque chose… ». Il m’entraîna aussitôt au premier étage et me fit pénétrer dans son appartement. Il entra dans une pièce, à droite de l’entrée et se dirigea vers une armoire qu’il ouvrit et, après avoir tiré quelques tiroirs et brassé quelques papiers, il se retourna vers moi avec un air de triomphe, brandissant une grande photographie. « Regardez, c’est moi là-dessus ! » C’était lui, en effet, plus jeune d’une vingtaine d’années, toujours vêtu de son seul short, mais en position de garde, les poings chaussés d’une paire de gants de boxe. Picasso était petit, mais musclé et bien fait, et, portés par lui, les gants de boxe ne juraient pas avec le personnage. Il semblait éprouver à me montrer ce document, une joie si sincère et si enfantine, que j’éprouvai spontanément pour cet homme une sympathie immédiate dont je ne me suis plus jamais départi. Il est vrai que les rapports qu’il entretenait avec les hommes étaient infiniment plus directs et plus sains que ceux qu’il avait avec les femmes ! Heureusement, qu’étant moi-même amateur, j’ai pu évoquer les noms et la carrière de tous les grands boxeurs du moment. La discussion était serrée et je fus très étonné de sa parfaite connaissance de la vie du ring.
Il me fit faire le tour de l’appartement. Surprise renouvelée. La simplicité plus que monacale des lieux, évoquait plus le dénuement que la recherche d’un dépouillement d’ordre esthétique. Racontant son récent emménagement, Françoise disait : « En une semaine, nous avions fait badigeonner l’intérieur à la chaux, transporter deux lits, deux tables et deux chaises de bois brut, quatre tabourets, et nous étions prêts à emménager nous-mêmes. » Rien n’avait changé depuis. Ce que l’on y trouvait était exactement ce qu’aurait laissé un huissier chargé de saisir le maximum légal. Dans la chambre du peintre, il y avait un lit de fer, une table et une chaise. Au plafond pendait une ampoule nue, entourée d’un journal plié en cornet, tenant lieu d’abat-jour. Deux petits tableaux du douanier Rousseau, l’un sur la table et l’autre sur la chaise, se détachant sur les murs blancs, formaient la seule décoration. Je ne crois pas que cette austérité extrême était aménagée pour la galerie. Picasso était un personnage sobre et économe. Il vivait comme ces paysans espagnols, qui tirent peu de ressources de leurs terres arides. Investi dans la création, entièrement disponible pour elle, il redoutait d’être distrait par les séductions d’un décor ou la tentation des commodités. C’est aussi en paysan qu’il thésaurisait son argent ou qu’il amassait des billets de banque, qu’il aimait recompter avec vélocité, comme le faisait Chaplin dans Monsieur Verdoux. Etait-ce aussi une manière de nier sa fortune pour être mieux en accord avec son engagement communiste ?
Au gré de nos rencontres, divers personnages liés à la Saga du Maître apparurent peu à peu. En premier lieu Paulo, le fils que lui avait donné Olga Khoklova. Il avait une trentaine d’années, le même âge que Françoise. Grand, massif, rougeaud et rouquin, le front bas et l’air assez bougon. Ni artiste, ni intellectuel, il servait pour l’heure de chauffeur à son père et paraissait s’ennuyer ferme entre les parcours en voiture plutôt rares. C’était en fait un très brave garçon, simple et direct, avec lequel je me suis fort bien entendu. Il vivait avec une femme qu’il avait trouvée dans un cirque. Elle était extrêmement pâle et ses bras étaient couverts de petites cicatrices. Son comportement m’a néanmoins paru normal, si ce n’est qu’un beau matin… Nous nous sommes rendus un jour à Nice, je ne me souviens plus pour quelle raison. Nous y avons passé la nuit à l’hôtel. Paulo et sa compagne nous avaient accompagnés. Le matin, au réveil, je me rends sur le balcon, qui donnait sur la mer. Sur le balcon suivant, je vois Skira, prenant son café avec un croissant. A peine avions-nous échangé quelques propos qu’éclatèrent des hurlements épouvantables, comme si l’on égorgeait quelqu’un. Nous nous précipitons dans le couloir. Guidés par les vociférations, nous ouvrons la porte d’une chambre au bout du couloir. Nous y trouvons Paulo, courbé en avant, le dos appuyé contre une commode. Il halète, râle et de temps à autre pousse un cri. Il est couvert du sang qui s’écoule d’une plaie qui lui barre le milieu du front. Sa compagne lui fait face. Elle tient à la main une chaussure à talon aiguille. Le talon est couvert de sang. On a l’impression de revivre une corrida et sa tradition de mise à mort. Elle s’apprête à le frapper encore à la tête, lorsque nous intervenons. Elle finit par lâcher sa chaussure et par s’asseoir, prostrée sur le lit. Paulo restera muet, refusant d’un air buté de donner les raisons du drame. La blessure était si profonde qu’il a du en conserver la cicatrice jusqu’à la fin de ses jours. ( A Suivre...)
10:31 Publié dans Souvenirs | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


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Commentaires
Je pense que Mr Pierre Daix serait ravi de vous lire...
P. Clot
http://jacquesbergier.blogspot.com/
Ecrit par : Malone | 18.11.2008
Merci de me dire de quel Pierre Daix il s'agit
M.La.
Ecrit par : Marc Lacaze | 18.11.2008
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