14.01.2009

Adieu à beaucoup de personnages...

Les circonstances de la vie m’ayant incité à répartir différemment l’usage du temps qui me reste, j’ai décidé de fermer ce blog. Ce n’est pas sans regret, puisque aussi bien il m’a permis de renouer avec l’écriture, de rédiger plus de soixante-dix chroniques et de rassembler un large cercle de lecteurs. Je tiens à les remercier ici de l’intérêt qu’ils ont bien voulu manifester pour mes textes et de leur fidèle soutien.

Marc Lacaze

09.01.2009

La leçon de tir (6)

exposition702.jpg(SUITE 6…)             La reprise de la circulation réveilla Sharon. Elle se leva et son premier réflexe fut de s’assurer que sa voiture était toujours dans la cour. Elle prit une douche, s’habilla, fourra ses affaires dans son sac et descendit. Elle était pressée de reprendre la route et de changer de voiture. Arrivée au pied de l’escalier, elle remonta en courant. C’était une première erreur qu’elle ne devrait plus commettre : oublier son arme sous l’oreiller. Elle vérifia que les cinq cartouches étaient bien engagées dans le barillet et la fixa dans sa ceinture.

            Dans la cuisine, Ben avait déjà préparé le petit-déjeuner. Lorsqu’il vit Sharon avec son sac à la main, il parut surpris. Avait-il espéré qu’elle allait rester chez lui, pour se terrer en attendant que l’orage passe ? Il en fit apparemment rapidement son deuil, en lui exposant « ses dernières recommandations ».

                        - Je ne suis pas là pour vous faire peur mais, dans votre situation, la règle de base est de vous méfier de tout, de ne faire confiance à personne et d’être sans cesse sur le qui-vive, même pendant votre sommeil. Vous devrez vous méfier d’un reflet dans une vitrine, d’une vision suspecte dans votre rétroviseur, d’un courant d’air inattendu, d’un regard fuyant, de tous ces petits riens qui viennent troubler le cours lisse des choses comme des cailloux lancés dans l’eau calme. Vous deviendrez votre propre chien de garde et, même dans le sommeil le plus profond, vous devrez garder en vous des oreilles dressées qui puissent vous alerter à temps.

            «  Comme je vous l’ai déjà dit, ne vous séparez jamais de votre arme. Le jour, portez la sur les reins, là où elle a le plus de chance d’échapper à la fouille ; la nuit sous votre oreiller. Mon dernier conseil est le plus important : ne laissez jamais de traces. Quelles qu’elles soient. Pas de cartes de crédit, pas d’empreintes, pas d’objets oubliés, pas de témoins gênants. Effacez tout, sans la moindre hésitation. Est-ce que tout cela est bien gravé dans votre esprit ?

            - Encore mieux que vous ne le pensez, assura Sharon.

            Elle saisit son sac de voyage, traversa l’armurerie, sortit pour rejoindre sa voiture et se retourna. Ben était immobile dans l’encadrement de la porte.

            - Merci pour tout, Ben. Je n’oublierai pas.

            Elle brandit son arme et l’agita un peu, comme pour montrer que c’était l’objet principal de sa reconnaissance, puis l’immobilisa. Elle tira trois fois. Les coups de feu lui parurent résonner plus sèchement dans l’air frais du matin que dans la salle de tir. Sur la poitrine de Ben, resté debout quelques secondes, un seul trou rouge était apparu.

            Alors, qu’au volant de sa voiture, elle reprenait la route, Sharon sentit grandir sa reconnaissance à l’égard de Ben, qui l’avait formée à la perfection. Trois coups tirés avec un seul point d’impact, il fallait le faire ! Et surtout ce principe de base : ne jamais laisser de traces

            Un sentiment de fierté aussi ; n’avait-elle pas dépassé son maître qui s’était si imprudemment laissé surprendre ?    

 (FIN)                                           

07.01.2009

La leçon de tir (4)

250px-S&W_60_3in.jpg(SUITE 5…)     - Je cherche une jeune femme blonde, grande et mince qui circule dans une Ford rouge. Elle est de passage dans la région. J’ai un message très urgent à lui communiquer.

            - Non, je ne vois pas. Vous savez, mon commerce n’est pas fréquenté par les femmes.

            - Oui, oui, je pense bien. Mais on ne sait jamais.

            - Quel genre de message ? Je pourrais le lui transmettre si jamais je la voyais. Pouvez-vous me donner son nom ?

            - Non, c’est personnel.

            - Vous êtes seul ?

            - Non, j’ai un ami dans la voiture. Il ne se sent pas très bien.

            - On peut faire quelque chose pour lui ?

            - Non, rien de grave…

            L’homme s’avança dans le magasin, Faisant semblant de s’intéresser aux armes, puis au matériel de camping. Il pénétra dans la cuisine, prit son temps, puis s’excusa de s’être égaré. Comme à regret, il se dirigea vers la porte et sortit avec un geste vague de la main. Sharon qui l’avait suivi du regard fut paniquée à l’idée qu’il risquait de faire le tour de la maison et de reconnaître sa voiture. Mais elle entendit aussitôt ronfler le moteur et le véhicule du personnage s’éloigner rapidement sur la route.

            - Vous pouvez descendre, Sharon, cria Ben. Il n’y a plus rien à craindre pour l’instant.

            Et lorsqu’elle fut près de lui :

            - Allons prendre un verre de Tequila, ça nous fera du bien.

            Ils prirent place au bar et restèrent silencieux pendant un long moment. Sharon tirait sur son cigarillo et buvait sa Tequila par petites lampées. Ben rompit le premier le silence.

            - J’ai été tenté un instant de penser que vous me racontiez des histoires. Mais j’ai rencontré suffisamment de truands dans ma vie professionnelle pour affirmer que l’individu qu’on vient de voir rôder par ici, le bec enfariné, n’est pas un enfant de chœur. A mon avis, vous êtes embringuée dans une affaire compliquée. Etes-vous sûre de ne rien savoir de plus que ce que vous m’avez dit ?

            - J’ai jeté tout à l’heure un regard par la fenêtre. Je suis certaine que c’était la Jeep qui m’a suivie depuis le moment où j’ai quitté Richmond. Avec ses vitres noires et ses chromes un peu trop voyants, il est difficile de l’oublier tout à fait. Quant à l’épouvantail qui vient de faire son tour de piste, il me semble ne l’avoir jamais vu.

            - Bon. Dans l’immédiat, comme ils pourraient revenir cette nuit – on ne sait jamais – je mettrai un matelas dans le magasin et je dormirai là. Ce sera plus sûr. Et maintenant, je vous laisse monter dans votre chambre. Et fermez votre porte, avant que…

            - Avant que ?

            - Rien. Allez, bonne nuit !

            Sharon monta et ferma sa porte à clé. La chambre, très simple, était meublée d’un lit en bois et d’une table de nuit. Il y avait dans un coin, derrière un rideau de plastique, des toilettes et une douche. Une fenêtre donnait sur la route et l’autre sur l’arrière de la maison. Elle mit son arme sous l’oreiller et se coucha immédiatement.

            Entre veille et sommeil, elle revécut en un état second les moments dramatiques qui avaient précédé sa fuite quelques jours auparavant.

            Dans sa chambre à Richmond. C’est un après-midi d’orage ; il fait sombre, presque nuit. La pluie tombe dru et, de temps à autre, un éclair lance un flash dans la transparence des rideaux. La noirceur au dehors lui fait perdre la notion de l’heure. Elle sait pourtant qu’elle doit partir avant que George ne rentre. Il doit donner dans la soirée une conférence à l’assemblée du barreau de Richmond ; il ne devrait pas être de retour avant minuit. . Mais rien n’est sûr ; il pourrait s’être fait remplacer et rentrer chez lui plus tôt. Il pourrait aussi envoyer un homme de main pour accomplir sa criminelle besogne à sa place…

            D’où elle se trouve, elle craint de ne pas pouvoir tout entendre : le moteur d’une voiture, le claquement d’une porte, le bruit ténu d’un pêne qui se referme. Le vent qui souffle en rafale engendre des craquements qui la trouble et ajoutent à sa confusion. Il faut qu’elle en ait le cœur net. Hors de sa chambre, elle avance sans bruit. Le hall du premier étage est très sombre. Lorsqu’elle était montée, la porte de la chambre de George était fermée, elle en était certaine ; elle est maintenant entrouverte et semble bouger, animée par un léger courant d’air. Ses pieds glissent sur le parquet ; elle a l’impression de marcher sur les eaux. Elle se prépare à ne pas crier lorsqu’elle tournera les yeux sur la gauche, puis se force à regarder dans cette direction.

            Une silhouette est là, en haut des marches. C’est George, elle en est sûre, bien qu’elle ne puisse distinguer ses traits.  Elle voit une main se détacher de la silhouette  massive et esquisser un geste. L’homme tient-il une arme ? La vie ne tient parfois qu’à un quart de seconde. La surprise et la rapidité permettent de vaincre des forces très supérieures à soi. Sharon n’a qu’un pas à faire ; elle lève un genou contre sa poitrine. La main fermement agrippée à la fin de la rampe, elle détend sa jambe, en mettant en jeu tout l’influx nerveux dont elle dispose. Elle sait qu’elle n’a pas frappé la partie molle d’un ventre ; elle a senti la résistance d’un dos et des os du bassin. L’escalier de bois, en caisse de résonance, a émis une série de bruits sourds.

            Recroquevillé au pied des marches, le corps ne bouge plus. Elle descend comme une somnambule. Elle reste un moment sans bouger, regardant cette chose repliée comme un fœtus, répugnant à faire un geste de plus. Puis elle se force à se pencher et à presser la carotide avec le pouce. Il n’y a plus la moindre pulsation. Elle lui tâte le crâne ; au toucher, il n’y a pas de bosse ou de contusion. Il n’y a pas de sang non plus. S’est-il brisé la nuque ? Elle trouve la force de le saisir sous les épaules et de le tirer vers la porte de la cave. Elle l’ouvre et pousse le corps dans l’escalier… C’est bien George. Elle est soulagée et ressent même une certaine allégresse.

            Elle remonte dans sa chambre, fourre le strict nécessaire dans son sac de sport, chausse des baskets, revêt son manteau de pluie, redescend. Elle court au-dehors, frappée par la pluie et le vent. N’ayant plus de raison de protéger les biens de sa maison, elle laisse derrière elle la porte ouverte et les lumières allumées…

            … Le rêve a maintenant pris fin. Elle sait que, dès le jour, elle en aura perdu la trace, ne gardant qu’un sentiment de malaise qu’elle ne parviendra pas à décrypter, avant qu’une nouvelle nuit et qu’ un nouveau rêve…            

(A SUIVRE…)

02.01.2009

La leçon de tir (4)

250px-S&W_60_3in.jpg(…SUITE 4)        - Nous allons passer au tir sur cibles mobiles. Je vais toutes les abaisser, sauf celle de gauche qui va coulisser à des vitesses variées, de gauche à droite et de droite à gauche. Dans ce cas, il faudra anticiper légèrement votre visée, c’est-à-dire prendre une légère avance sur la marche de la cible.

            La silhouette en carton se mit en route en grinçant. Sharon, les bras tendus, la suivit jusqu’à mi-parcours, puis déclencha son tir. La cible s’arrêta en fin de course. Les six balles étaient logées dans la tête.

            - Formidable ! s’exclama Ben, stupéfait. Tout est dans la cible… Mais pourquoi avez-vous tiré si haut ?

            - Lorsque l’homme visé se déplace dans ce sens, il se présente de profil. Dans ce cas, il vaut mieux l’atteindre à la tête qu’au bras ou à l’épaule.

            - Alors ça… je n’ai jamais rencontré un phénomène pareil ! Bon, écoutez…je regrette pour tout à l’heure… mais je ne vais rien vous apprendre en vous disant… enfin, je ne suis pas de nature à faire des compliments, mais vous devez faire sur les hommes un effet… magnétique… je ne trouve pas d’autre mot. Si j’ai décidé de vous aider, c’est que je vous ai trouvée émouvante et attirante, mais maintenant que je vous connais mieux, je pense que vous êtes aussi une sorte de danger ambulant et que ce que je suis en train de vous enseigner ne va peut-être pas arranger les affaires. Mais, rassurez-vous,  nous allons terminer ce que nous avons commencé.

            Ils consacrèrent la fin de l’après-midi à perfectionner l’entraînement : dégainage rapide, tir à genou, tir couché, tir sélectif contrôlé. Il s’agissait d’atteindre la cible ennemie et d’épargner la cible innocente qui apparaissait soudain parmi les autres. Ben forma encore Sharon à l’épreuve la plus délicate ; il fallait comme il le lui avait déjà dit, en un éclair, faire le meilleur choix entre les trois degrés d’attaque : intimider, handicaper ou tuer. Le mauvais choix pouvait être fatal.

            Le soir venu, Ben estima que Sharon avait réussi tous ses examens de passage et qu’ils n’auraient pas à poursuivre le lendemain. Sharon, loin de ressentir de la fatigue, était gagnée par une sorte d’ivresse. Elle savait qu’elle resterait exposée à la peur, mais elle sentait en elle une force nouvelle qui équilibrait les choses.

            Il était trop tard pour se mettre en route et Sharon, après avoir regardé, en haut de l’escalier de bois, la porte de la chambre que Ben lui avait proposée, décida d’accepter son hospitalité pour la nuit. Elle le fit savoir à Ben qui hocha simplement la tête en signe de satisfaction.

            - Donnez-moi votre arme, dit-il. Je vais la ranger jusqu’à votre départ.

            - Non. Vous m’avez dit : « Ne vous séparez jamais de votre arme. » Je vais suivre votre conseil.

            - Alors, vous me payez maintenant les 900 dollars, répliqua-t-il en souriant.

            - Je vois que la confiance règne…

            - Aussi bien dans mon ancien métier que dans le nouveau, faire confiance n’est pas très recommandable. C’est encore un conseil que je vous donne.

            Sharon lui remit les billets.

            - Venez dans ma cuisine. Pendant que vous boirez vos dry Martini et fumerez vos cigarillos, je vais vous préparez le petit en-cas que j’avais en réserve : une salade d’avocats, un chili con carne et, comme au déjeuner, un fromage blanc au sirop d’érable. Pour la boisson je vous propose de la bière mexicaine au rhum.

            Sharon ne dédaignait pas l’alcool. Assise au bar, pendant que Ben mettait la table et s’activait devant le micro-ondes, elle avala trois dry Martini. A table, elle but deux bières, dont le mélange détonnant annoncé par Ben fut rapidement son effet. Elle aimait ce genre d’épreuve : se sentir un peu ivre et lutter pour garder le contrôle.

            Lorsqu’ils eurent terminé, Ben proposa de prolonger le parfum de la bière mexicaine par un verre de tequila. Il remplit deux verres et leva le sien avec un air faussement cérémonial.

            Il le reposa brusquement. Un moteur qui ronflait devant l’entrée du magasin venait d’être coupé. Il n’y avait rien là que d’ordinaire, mais l’heure était tardive. Il était exceptionnel que des clients se présentent après la nuit tombée. Sharon, alertée à son tour, traversa le magasin pour observer la route. Elle revint en courant vers Ben qui avait déjà débarrassé la table des couverts de Sharon et ôté les verres du bar.

            - C’est la Jeep ! souffla Sharon. C’est la Jeep noire dont je vous ai parlé. Je ne peux pas me tromper !

            - Montez dans la chambre et n’en bougez plus !

            Sharon, brusquement dégrisée, grimpa les escaliers et, dissimulée dans l’ombre de la chambre, laissa la porte entrouverte de quelques centimètres pour observer le rez-de-chaussée. Elle se tâta les reins pour vérifier que son arme était bien en place.

            Ben se dirigea vers l’entrée, prit au passage un Mauser dans un tiroir qu’il glissa dans sa ceinture et éclaira le local. Il enfila un blouson pour dissimuler son arme. Le timbre résonna, suivi de coups frappés contre la porte.

            - Il n’est pas nécessaire de faire tant de bruit ! Le magasin est fermé. Qu’est-ce que vous voulez ?

            - J’ai un renseignement à vous demander. Je peux entrer un instant ?

            Ben ouvrit la porte. De loin, Sharon aperçut un grand type sec ; un catogan sortait de sa casquette de basket. Elle distingua un instant ses traits qu’elle jugea déplaisants ; dans le même temps, elle eut le sentiment de l’avoir déjà vu quelque part. Elle entendait nettement les propos échangés.        (A SUIVRE…)

30.12.2008

La leçon de tir 3

250px-S&W_60_3in.jpg( …SUITE 3)      Ils retournèrent dans le magasin. Ben souleva les plateaux vitrés des trois tables d’exposition des armes de poing.

            - Voilà, il y en a pour tous les goûts. Je ne vais pas vous faire un cours complet sur les armes. Simplifions les choses : distinguons les pistolets automatiques des revolvers. Dans le cas des pistolets, vous enfoncez le chargeur dans la poignée ; il vous reste à faire un mouvement de culasse pour engager la première cartouche dans le canon. L’avantage est que l’arme est assez plate et plus aisée à dissimuler. L’inconvénient est le bruit du mouvement de culasse qui peut attirer l’attention au mauvais moment. Le revolver, lui, est caractérisé par un barillet tournant. C’est avec lui que se pratique le fameux jeu suicidaire de la roulette russe. L’avantage est qu’il n’y a pas de mouvement de culasse et que l’on peut d’un seul coup d’œil compter les cartouches restantes. Voilà pourquoi je vous recommande le revolver, malgré le léger renflement du barillet. Regardez celui-là, un vrai bijou. C’est un Lady Smith. Voyez,  il est marqué là sous le barillet : Made in U.S.A. / Marcas Registradas / Smith & Wesson / Springfield, Mass. Si vous l’achetez, n’oubliez jamais qu’il porte cinq balles et non pas six comme la plupart des pistolets. Voilà… Ce n’est pas un fusil à lunette ; avec lui vous n’aurez pas la tentation de tirer depuis les toits sur des cibles lointaines…

            - Est-ce que je pourrai lui fixer un silencieux ?

            Ben fut aussitôt sur ses gardes.

            - J’ai à vous vendre une arme et à vous former pour la défensive ! Je pensais que c’était bien clair. Le silencieux est un accessoire pour les tueurs et les malfrats et je pense que vous le savez.

            - Oui, mais il peut y avoir des situations défensives où un tir silencieux peut être déterminant.

            - C’est vrai. Mais, malheureusement, on ne peut pas fixer cet accessoire sur un canon court.

            - Bon, n’en parlons plus, fit Sharon avec regret. Alors d’accord pour le Lady Smith.

            - Reste le prix. Premièrement, c’est un Smith & Wesson et, secondement, le plus important pour vous : il ne porte pas de numéro de série. Il coûte 900 dollars.

            Sharon fouilla dans son portefeuille. Il lui restait 4 300 dollars sur les 5 000 qu’elle avait emportés au départ.

            - C’est très cher. Mais de tout façon, il semblerait que je n’ai pas le choix…

            - Parfait, dit Ben en glissant dans sa poche de chemise les billets que Sharon lui avait tendus. On se met à l’entraînement sans tarder ? OK ?

            -OK.

            Muni du Lady Smith et d’un paquet de munitions, il la conduisit dans le stand couvert, aménagé dans l’ancienne grange où il avait également sa chambre. C’étai un grand local primitif, tout en planches et en poutres, d’une quinzaine de mètres de long. Au fond, des cibles en forme de silhouette humaine étaient disposées sur des rails. Elles étaient éclairées par des spots fixés sur des madriers.

            Après lui avoir remis son casque de protection pour les oreilles, il lui montra comment charger son arme et comment reconnaître les douilles qui étaient encore chargées de celles qui avaient déjà été percutées. Puis il corrigea ses positions et lui enseigna la visée.

             Ben était maintenant, dans son élément, professionnel et précis. Il paraissait en revanche légèrement excité ; il avait bu quatre bières pendant leur collation, mais il n’y avait pas que cela. Il se tenait proche de Sharon et saisissait les prétextes de l’entraînement et de la correction des positions pour la toucher un peu partout, lui tenir les hanches, lui redresser les épaules et le dos, lui écarter les jambes. C’était bien fait, sans appuyer, et Sharon n’avait pas de vrai motif pour se défendre ou protester, du moins jusqu’au moment où il la prépara au tir. Ils se tenaient derrière une planche posée sur des chevalets, sur laquelle étaient étalées des munitions. Il s’était plaqué derrière elle et, serré contre son dos, il l’assistait pour viser et tirer. Elle sentit alors la pression de plus en plus insistante de son sexe durci contre ses fesses. Sharon se retourna brusquement ; elle avait pâli et son regard était froid comme la mort. Elle tenait son arme devant elle é hauteur de la poitrine. Ben n’était pas facile à intimider et pourtant il recula, levant les deux mains ouvertes et disant :

            - OK, OK. Je vous laisse faire.

            Sharon se remit en position de tir. Une seule cible-silhouette, avec ses cercles concentriques autour de la poitrine était levée. Le premier. Le premier coup, étourdissant, partit, peu après un deuxième, un troisième, jusqu’au tour complet du barillet avec le cinquième coup. Un petit nuage flottait, répandant une forte odeur de poudre. Ben, qui ne distinguait pas de grappe d’impacts dans la cible, crut d’abord que Sharon avait dispersé son tir sur les parois en planches du fond. Il s’approcha et fut stupéfait de constater que les six coups s’étaient concentrés dans le cercle central, ne formant presque qu’un seul trou noir !

            La pétarade du tir et l’exploit de Sharon semblaient avoir effacé l’incident qui, un instant auparavant, aurait pu mal tourner.

            - Ne me dites pas que vous n’avez jamais tenu une arme !

            - Non, non… jamais… il faut croire que ça m’est naturel.

            - Naturel ! Jamais de la vie ! Il faut un coup d’œil exceptionnel et des nerfs d’acier pour arriver à ça du premier coup !

            Ben continuait à hocher la tête d’un air incrédule. Il se sentait frustré dans sa vocation d’entraîneur. Il décida de corser les difficultés.   (A SUIVRE)

26.12.2008

La leçon de tir (2)

250px-S&W_60_3in.jpg(...SUITE 1)        - Je ne fais pas pression sur vous, ajouta-t-il. Mais si vous renoncez à suivre mon programme je ne pourrai pas vous vendre d’arme. Comme vous n’avez pas de permis et aucune pratique, les bavures sont assurées. Si, en revanche, vous vous entraînez intensivement, je pense que demain en fin de journée vous pourrez partir avec votre achat. Si vous le voulez, vous pourrez passer la nuit ici, dans la chambre qui est en haut de cet escalier de bois. La porte a une serrure et… une clé. Ma chambre se situe dans l’ancienne grange que vous avez vue dans la cour arrière. Mais vous pouvez aussi passer la nuit dans le motel le plus proche, à trente minutes d’ici.

                                   Comme elle paraissait hésitante, Ben Howard prit les devants :

            - Prenons d’abord un café, ça vous donnera le temps de réfléchir.

                                   Le magasin, assez sombre, sentait l’encaustique avec une nuance de moisi. Il y faisait frais et humide. Mais tout était ordonné et propre. Il y avait des fusils alignés le long des râteliers et fixés par des chaînes et cadenas, puis les tables vitrées de bois sombre, où étaient exposées toutes les variétés d’armes de poing. Plus au fond, les cannes à pêche, les paniers d’osier et les bottes montantes en caoutchouc et, en face, le matériel de camping. Au mur, deux affiches « Winchester » jaunies, début de siècle, l’une avec une femme en robe longue, guêpière et grand chapeau d’été, qui tirait sur des canards, et l’autre avec un chasseur, raie au milieu, grande moustache et gilet rayé, un fusil dans les bras et un sanglier mort à ses pieds.

            Au fond, après avoir passé une porte, se trouvaient dans un même local, une cuisine, un bar et un atelier. Ce fut là que, perchés sur leur siège, ils burent leur café. Sharon refusa la cigarette qu’il lui offrait, mais alla chercher sa boîte de cigarillos  dans sa voiture.

            Alors que la fumée commençait à estomper les visages, Sharon décida d’accorder à son vis-à-vis une confiance mesurée.

                                    - J’accepte votre offre, dit-elle.

            - C’est bien. Nous allons commencer par choisir une arme, après quoi nous passerons à l’entraînement proprement dit et enfin je vous donnerai la liste des précautions à observer, lorsque l’on est poursuivie comme vous l’êtes.

                                    Sharon le fixa un instant, alluma un second cigarillos, puis lui demanda un dry                                     Martini. Ben, préparant son shaker, lui dit en souriant :

            -Ces petits cubes de glace me font penser à vos yeux. Mais je suis sûr que vous trouverez un jour l’homme qui saura les faire fondre…

            Allergique aux familiarités, elle fit semblant de n’avoir pas entendu et commença à siroter son verre embué, tout en songeant à ses camarades d’étude qui qualifiaient son regard « d’air liquide », tant il pouvait impressionner par son extrême froideur…

            Elle se demandait si elle allait oui ou non se confier à lui. Elle décida de se lancer, en résumant ce qui lui convenait de dire. En épousant George Slater, avocat d’affaires très en vue à Richmond, alors qu’elle n’était que jeune juriste, seule au monde et sans appuis, elle n’avait fait que suivre son ambition. Mariée sans  amour, elle avait imaginé qu’en respectant les apparences et les conventions, un partenariat acceptable aurait pu s’instaurer. Mais les zones d’ombre de son mari, son caractère difficile, son agressivité évoluant peu à peu en haine proche de la folie, avaient transformé ses premières illusions en véritable cauchemar. Elle n’avait que trop tardé à déceler le scénario pervers qui devait aboutir à lui faire perdre la raison, à la faire passer pour dérangée et suicidaire auprès de ses proches et rendre évidente la logique d’un suicide ou d’un accident. Depuis quelques semaines, elle était en alerte. Des indices concordants l’avaient convaincue que George allait passer à l’action. Elle tenait même pour certain que son mari avait résolu de franchir le dernier pas, ce lundi 10 mars, où elle s’était enfuie de chez elle, en pleine nuit. Elle était partie en voiture, sans but précis, suivant son instinct qui l’incitait à descendre vers le sud dont le climat est plus propice à une fuite aventureuse que les Etats du Nord. Elle n’avait pas tardé à constater que, dès son départ, elle avait été suivie par une voiture sombre aux vitres teintées. Il lui avait fallu presque vingt-quatre heures pour parvenir à la semer. Les jours suivants, elle avait pénétré plus profondément dans le Sud, espérant avoir échappé à ses poursuivants, mais sans trop y croire.

            Si Sharon s’était confiée ouvertement à son hôte sur les raisons de sa fuite, elle s’était en revanche abstenue de lui révéler quoi que ce soit de son enfance et de la période de sa vie qui avait précédé son mariage. Pas un mot sur la mort  « accidentelle » de son petit frère de quatre ans, sur les soupçons que la police avait fait peser sur elle, pas un mot sur son traitement psychiatrique ou le fait que ses parents l’aient abandonnée à l’âge de seize ans pour rejoindre une secte où ils allaient trouver la mort. Tout cela était encore enfoui en elle, avec des zones d’ombre, des réminiscences aussi vagues que menaçantes, des secrets non résolus.

            Ben qui l’avait écoutée sans broncher, lui dit alors simplement :

            - Bon. Et maintenant, venez avec moi. Nous allons choisir votre arme.          (A SUIVRE...)

23.12.2008

La leçon de tir (1)

J’ai écrit, il 250px-S&W_60_3in.jpgy a plus d’une décennie de cela,  un roman policier. J’en ai extrait un morceau choisi pour le convertir en nouvelle.  Il me  restait à en modifier quelques éléments pour lui donner un sens totalement différent. C’est l’exercice que je vous propose aujourd’hui et dans les semaines à venir, avec « La leçon de tir » :

 

                Après avoir passé la nuit dans un petit hôtel de Charlotte, Sharon étai repartie de bonne heure. Entrée en Caroline du Sud, elle avait choisi de suivre l’axe Greenville-Atlanta, tout en privilégiant par prudence les routes secondaires.

                 Au moment où elle percevait au loin les contours ténus d’une petite localité, elle dépassa une longue bâtisse de bois qui comportait une vitrine sombre, agrémentée de lettres d’or enjolivées à l’ancienne, comme on en voit sur les façades en trompe l’œil des décors de Western. Elle poursuivit sa route encore quelques centaines de mètres, avant que le mot : Armurier… Armurier… ne se mette à clignoter dans sa tête. Elle freina, fit demi-tour, ralentit devant le magasin et se gara dans la cour arrière pour dissimuler sa voiture.

                                 Elle s’approcha de la vitrine sur laquelle s’étalaient les lettres dorées :

 

ARMURIER

ARMES A FEU – ARTICLES DE PÊCHE ET DE CAMPING

BEN HOWARD, EXPERT EN ARMES DIPLÔMÉ

 

                 Il était indiqué qu’il fallait sonner et attendre. Elle pressa un bouton et un instant plus tard elle distingua, derrière la vitre fumée de la porte, la silhouette d’un homme qui l’examina avant d’ouvrir.               

                                            -Vous désirez ?

                 Sharon eut une réaction de pudeur à l’idée de révéler, en plein air et en bord de route, qu’elle voulait une arme à feu. Comme s’il y avait de l’indécence dans sa démarche, elle préférait la pénombre du magasin.

                                         - Puis-je entrer ?

                                        - Je vous en prie. Excusez-moi, mais je dois prendre mes précautions. J’ai déjà été attaqué deux fois par des malfrats qui ont fait main basse sur mes armes.

                 Ben Howard était un grand gaillard dans la quarantaine, fortement charpenté. Son visage avait des traits puissants et volontaires. Ses yeux, plutôt petits et d’un bleu très clair, lui donnaient un regard dur et inquisiteur. Ses cheveux noirs, raides et lisses, étaient séparés par une raie tirée au cordeau, placée assez haut sur le crâne, comme la portaient les « incorruptibles » du cinéma des années cinquante. Il portait des jeans et une chemise rayée sans col, ouverte sur un torse recouvert d’une toison noire.         

            - Les articles de camping sont au fond à droite. Je ne pense pas que vous désiriez des articles de pêche. Il est rare que les femmes seules aillent taquiner le poisson. Je me trompe ?

                                     - Non, non. Ce n’est pas ça… Il me faudrait une arme à feu.

                                     - Vous voulez dire une arme de poing ?

                                     - Oui… enfin…un revolver, un pistolet.

                                     - C’est pour vous ?

              - Oui.

                                      L’armurier fixait Sharon d’un regard impénétrable. Il avait l’air d’un homme coriace, dont la violence naturelle avait été contenue par l’exercice d’une longue discipline. Un ancien militaire peut-être, ou alors… Elle tenta un coup de sonde :

            - Vous êtes un ancien policier ?

                                     Son expression montra qu’il n’aimait pas être pris au dépourvu.

                                   - Comment le savez-vous ? Personne n’est au courant dans la région !             

- Ah ? Non,                - Ah! non, pas du tout. Je ne suis pas de la région. Mais… pardonnez-moi, ça se voit du premier coup d’œil.

                                     Il tira une allumette de sa poche qu’il commença à ronger d’un air perplexe. 

                                      - Vous êtes dans le pétrin ? fit-il d’un ton bourru.

                                       Sharon eut à son tour le sentiment désagréable d’être à découvert.

                                       - Oui.

               - Vous avez dissimulé votre voiture derrière la maison… Vous êtes poursuivie ?

                                      - Oui.

                                      - Par la police ?

               - Non.

                                       - Avez-vous commis un délit ? Avez-vous quelque chose à vous reprocher ?

                                       - Non… Non, non, absolument rien.

               - Bon. On verra ça plus tard. Est-ce que vous connaissez quelque chose aux armes ?  Vous savez, ça ne se manie pas comme un jouet !

                                        - Non, je n’y connais rien.

                - Alors, je pense que nous allons passer ensemble un certain temps. Enfin, c’est à vous de décider. Si vous voulez que votre arme vous serve à quelque chose, il faudra que le tir devienne instinctif. Savoir, par exemple, en un dixième de seconde, faire un choix dans la gradation suivante : intimider, handicaper ou tuer.           

                Elle pensa qu’avec un pareil programme, il cherchait à lui faire passer une nuit chez lui ! Mais avait-elle le choix ?

19.12.2008

Ascétisme ou hédonisme ?

(Dessin MaStatuette Paris.jpgrc Lacaze)             (... Suite 2)  Sœur Emmanuelle a fait, avant de mourir, un étonnant aveu. Submergée et vaincue par les assauts du désir charnel, dit-elle, elle s’est livrée – à son corps non défendant - à la masturbation. On peut aisément le comprendre et il n’est pas question de juger ou de blâmer. On est tenté de dir: tant mieux pour elle. Mais l’absurdité de la chose est évidente. Car, rien ne justifie dans ces conditions d’avoir à s’abstenir de relations sexuelles que ce soit dans le cadre du mariage ou avec des amants ou des amantes. S’il ne s’agit que de préserver une image, celle du sacrifice offert à Dieu d’une prétendue chasteté, on se rend coupable d’une pitoyable hypocrisie.

            C’est pourquoi je suis pris d’un certain soupçon que le cas de Sainte-Thérèse pourrait en partie justifier. Chacun connaît la statue représentant l’extase de la sainte que le ciseau du Bernin a figée dans le marbre. Thérèse est là, renversée, pâmée dans un orgasme manifestement offert à Dieu ou causé par lui.  La conception même de l’œuvre avait sans doute été inspirée à Bernin par un texte de la sainte, où elle évoque l’approche d’un ange très beau, au visage enflammé. « Il tenait en ses mains un long dard en or dont l’extrémité de fer portait, je crois, un peu de feu. Il semblait qu’il le plongeait plusieurs fois dans mon cœur et l’enfonçait jusqu’aux entrailles. En le retirant, on aurait dit que ce fer les emportait avec lui et me laissait tout entière enflammée d’un immense amour de Dieu. (…) La douleur était si vive que je gémissais et si excessive la suavité de cette douleur qu’on ne peut désirer qu’elle cesse. Douleur spirituelle et non corporelle, bien que le corps ne manque pas d’y avoir sa part, et même beaucoup. » Prête à « se transformer en jardin d’agrément que le Seigneur arrose », elle ignore en fait ce qu’il lui arrive et c’est sans doute pourquoi elle en parle avec autant d’ingénuité. D’ici à supposer qu’elle offre sincèrement à Dieu, qui n’en demande pas tant, ce qu’en vérité elle n’offre qu’à elle-même, il n’y a qu’un pas que, bien entendu, je ne franchirai pas...

             Il semblerait donc qu'à trop vouloir nier ce que la nature nous offre ou nous impose, é trop vouloir dissimuler dans nos soubassements de prétendus péchés, on génère des maux inutiles bien pires que ceux ausquels nous avons cru devoir échapper. Les Etats-Unis sont la nation la plus religieuse et la plus puritaine d’Occident. L’ennui est que ce constat semble aller de pair avec la prolifération de sectes débiles, de celles des armes, de la pornographie, d’un engouement pour la peine de mort… Montaigne le disait très exactement : « Entre nous, ce sont choses que j’ai toujours vues en singulier accord : les opinions supercélestes et les mœurs souterraines. »

              Alors, ascétisme ou hédonisme ? Il n’y a pas à choisir entre les extrêmes. Ascétisme et puritanisme, peut-on encore y croire ? C’est insulter la  création que de n’être pas attentif aux biens qu’elle nous offre. Les incriminer et les écarter c’est pire encore. L’hédonisme lui, est libertaire, il desserre le garrot de la culpabilité, dénonce radicalement l’invraisemblable farce du péché originel, il tend à ce que nous soit restitué le goût de chaque chose, à ce que le corps et l’esprit se réconcilient pour en faire une fête. On peut aussi se replier sur la voie moyenne, celle que Montaigne a magistralement tracée et qui reste, aujourd’hui encore d’une actualité impressionnante. Il en dit l’essentiel dans les dernières lignes des Essais : «  La tempérance est modératrice, non adversaire des voluptés » et il ajoute : «C’est une perfection absolue, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être. » Il ne s’agit pas de consommer, mais de goûter. Vénérer un vin, cette poésie de la terre et ce don du ciel, ce n’est pas l’absorber en beuveries, mais le déguster avec attention et respect. En vérité, ce ne sont pas les temples, ce ne sont pas les dogmes, ce ne sont pas les écrits, ni les liturgies, ni les gradés des religions qui sont sacrés. Ce qui est sacré c’est l’instant vécu en pleine conscience, c’est chacun de nos gestes qui s’inscrivent dans le flux de la vie.

            Comme le dit si bien Onfray, « toute la philosophie de Montaigne se résume à un éloge du monde réel, concret, terrestre. Elle aime et célèbre la terre, l’ici-et-maintenant, l’incarnation de la chair. Elle se dit avec le lard et les oignons, les paysans et les vignes, le goût des baisers accrochés dans les moustaches, le vin clairet et les huîtres, les voyages et les lectures, les odeurs de Venise, les chiens et les chats, les cures thermales et la diététique, les coches et les prostituées, Rome et la peste, les sorcières et les médecins, les feux de cheminée – ce qu’il appelle dans une expression devenue célèbre depuis Nicolas Bouvier : l’usage du monde…       (Fin)

           

           

 

 

 

 

 

 

 

16.12.2008

Ascétisme ou hédonisme ? (2)

Statuette Paris.jpg

Dessin Marc Lacaze

 

( ... Suite 1 )           J’invite en premier Jean-Claude Carrière à ce débat, bien qu’il ne soit pas entièrement philosophe. Scénariste, dramaturge, écrivain, il est l’homme de tous les talents. C’est un humaniste raffiné, clair, libre et sans détour. Et lorsque il touche aux essais de nature philosophique, il nous offre de petits chefs-d’œuvre, tels que cet essai, intitulé « Fragilité ». Il ne s’agit pas ici de « faiblesse », mais bien de cette « fragilité » qui est notre source cachée, le moteur de toute émotion et de toute beauté. Libre penseur responsable, il est adepte d’une éthique affranchie des tutelles stérilisantes et abusives. Il se demande notamment « pourquoi tant d’écoles dites de sagesse ont recommandé de renoncer à toute activité sexuelle en insistant sur tous les embarras et danger (dépit, jalousie, tromperie, obsessions et manies diverses, crimes passionnels) qui accompagnent le plaisir comme une escorte de pillards. Je tourne, dit-il, résolument le dos à tous les prêcheurs de chasteté, à tous les apôtres de l’abstinence, qui interdisent ce qu’ils ignorent. Je prends le risque. Je déteste les puritains, ceux qui sont perpétuellement malheureux du bonheur des autres, les rabougris, les desséchés, les bande-à-l’ombre. Il me semble que la vraie sagesse, si elle existe, passe obligatoirement par la joie et le plaisir. (…) Je me méfie de la privation d’amour, volontaire ou imposée, et de ce que nous appelons la pureté, mère d’amputation, d’anathèmes, de crimes, origine de tant de misère, de corps à l’abandon et d’esprits dévastés. »

            Sous le chapitre intitulé « Qui a choisi les péchés capitaux ? » il s’étonne d’une sélection aussi arbitraire. Dans leur liste, dit-il, « si j’en excepte l’avarice et l’envie, qui en effet me paraissent condamnables, je ne vois que des freins aux plaisirs les plus sains de la vie. A peine ai-je le temps de prendre un instant de détente, de boire un verre de bon vin, de faire agréablement l’amour, de savourer ceci ou cela, me voici en état de péché capital. Pas de chance, vraiment. Je rentre aussitôt mes désirs déclarés honteux et je les cache, là où des spécialistes auront fort à faire pour les trouver. Ce sadisme théologique, assis sur le trône du péché, aura les bras longs. Rien ne lui échappera… ».

            Paule Salomon, philosophe et psychothérapeute, dans « Gourmande sérénité », revendique pour chacun la liberté de vivre pleinement, sans tabous inutiles. Le plaisir est-il coupable ? se demande-t-elle. Mais de quoi ? « Le plaisir sensuel et sexuel a été vilipendé par des siècles d’ère chrétienne. Des kilomètres de textes emmenés par Paul de Tarse dans ses six épîtres se font les chantres de l’idéal ascétique de la chasteté. Plus l’esprit vise le ciel, plus la chair devient suspecte. La tentation, le mal, la faute et le péché se cristallisent sur la chair, l’incarnation, la sexualité limitée à la fornication…. N’est-ce pas une façon de se dispenser d’assumer sa libido, d’exercer une haine de soi élargie en haine du monde ?... »  

            Louis Pauwels, l’auteur du « Matin des magiciens », pousse la revendication plus loin encore: « Des bonheurs animaux que nous avons refusés, par embarras du cœur, considération sociale, mélange des genres, et, somme toute, maladresse et crainte de vivre, nous serons comptés à l’heure de notre mort comme lâchetés. Parmi ces milliards de vivants, combien de fruits adorables ! J’ai toujours trouvé la consolation, le regain d’énergie et la fête en y songeant, et j’émerge de tout ennui si je me chante in petto un hymne à la génésie universelle : enfants du soleil, cueillons les pommes d’or ! » Mais, il prêche le respect de l’intégrité et de la liberté d’autrui et, comme Aristippe le Cyrénaïque, met en garde contre les excès débridés, les pertes de contrôle et les débilitants états de dépendance.

            Michel Onfray, athéiste militant, chantre de l’ « hédonisme solaire », n’y va pas de main morte pour fustiger un christianisme, selon lui castrateur et régressif, déjà dépassé par une ère nouvelle. « Le postchrétien, dit-il, a des leçons à prendre du préchrétien. Qu’on demande donc aux éthiques alternatives au platonisme antique matière à réflexion : une morale de l’honneur et non de la faute, une éthique aristocratique et non faussement universelle, une règle du jeu immanente et non un processus transcendant, des vertus qui augmentent  la vitalité contre celles qui rapetissent, un goût pour la vie tournant le dos aux passions mortifères, un dessein hédoniste contre l’idéal ascétique, un contrat avec le réel et non une soumission au ciel, etc. » Et plus loin : « Si l’on cherche le pendant judéo-chrétien aux érotiques chinoises, indienne, japonaise, népalaise, persane, grecque, romaine, on ne trouve rien. Sinon l’inverse d’une érotique : haine des corps, de la chair, du désir, du plaisir, des femmes et de la jouissance. Aucun art de jouir catholique, mais un savant dispositif castrateur de toute velléité hédoniste. » Bigre !...              (A suivre...)


 

12.12.2008

Ascétisme ou hédonisme ?

Statette 10.jpgDe nos jours, le philosophe est moins un créateur de systèmes novateurs qu’un historien des doctrines, un analyste critique, un vulgarisateur. Pour un temps, c’est peut-être mieux ainsi ; on fait une pause, on fait revivre ce que l’on croyait dépassé, sinon oublié, on clarifie, on enseigne et l’on descend de son piédestal pour s’adresser au plus grand nombre. Bref, la philosophie se démocratise et l’on ne peut que s’en réjouir.

 

Aujourd’hui, donc, le philosophe est accueilli à la télévision, écrit des livres à succès, se répand dans les magazines.  Nous éprouvons le sentiment d’être entré en familiarité avec lui, quand bien même on ignorerait tout de son système de pensée. De la part du public, il y a là comme un engouement un peu mondain, un parfum de tendance. Un autre signe de cette popularisation est la vogue des cafés philosophiques, répliques miniaturisées de l’antique agora, ouverts aux intellectuels amateurs qui désirent s’entraîner au débat d’idées. Autre symptôme enfin : l’éclosion du «philosophe consultant » qui ouvre un cabinet, au même titre qu’un psychothérapeute ; le patient y vient  exposer ses problèmes de vie que l’on  tentera de résoudre par le seul exercice de la raison. L’expérience paraît toutefois avoir tourné court, faute de clientèle et de résultats probants ; l’échec était prévisible. Pénétrer dans les arcanes de l’âme et de la conscience, c’est se confronter à l’irrationnel, à l’imprévisible, à des zones d’ombre et de mystère où l’on ne s’aventure pas sans risque. Il faut y être préparé par d’autres voies que celles de la morale, de la métaphysique ou de l’ontologie. A chacun son métier…

 

Tout cela ne signifie pas qu’il n’y ait plus de confrontations dans le domaine de l’éthique ou de la pensée fondamentale. La question de Dieu, par exemple, est au cœur d’un débat important. Il y a comme toujours ceux qui croient en Dieu et ceux qui n’y croient pas. Mais on constate que ces derniers gagnent du terrain. Actuellement,  les philosophes français, qu’ils soient de droite ou de gauche, inclinent généralement vers l’athéisme. C’est notamment le cas de Luc Ferry, d’André Comte-Sponville ou de Michel Onfray. Le plus affirmé est Michel Onfray, qui ne se contente pas d’exprimer ses convictions. Il s’affiche en militant et en prosélyte virulent de l’athéisme, ce qui va de pair avec son violent rejet du christianisme. On distingue parallèlement un retour à la sagesse antique, un peu oubliée, depuis que Montaigne, à la Renaissance, l’avait remise au premier plan de l’éthique et de la pensée.  

 

Mais l’objet de cette chronique ressortit à un autre débat, moins métaphysique, mais aussi vif que le précédent, et qui est ravivé depuis quelque temps : c’est celui qui oppose les tenants d’une attitude ascétique et puritaine et les partisans d’un hédonisme libertaire.

 

Dans l’antiquité, Aristippe (Ve-IVe siècle av. J.-C.) fondateur de l’école des cyrénaïques affirmait que le souverain bien qu’est le bonheur se confond avec le plaisir. Plaisir bien concret, celui de toutes les formes de volupté procurées par les sens, qu’il s’agisse de l’amour charnel, des charmes de la musique, de la saveur des mets et des boissons, de la danse ou des parfums. Toutefois, point de débauche permanente ou de dépendance aliénante. La jouissance est à rechercher, mais doit être maîtrisée en gardant quelque distance.

 

Le cas d’Epicure est bien différent. Lorsque aujourd’hui encore, on dit d’un individu qu’il est un épicurien, à savoir un amateur de plaisirs et de jouissance, on se trompe d’adjectif. Et lorsque l’on évoque le Jardin d’Epicure, on songe à des promenades méditatives à l’ombre des frondaisons, bien plutôt qu’à des banquets et à des fêtes.

Il convient d’apprécier les choses de la vie, mais dans ce qu’elles ont de naturel et de spontanément offert par la nature. Un peu d’huile sur une tranche de pain frotté d’ail, une pomme mûre et un verre d’eau fraîche devraient suffire à nous contenter et même à nous réjouir. C’est donc un message de retenue et de frugalité qu’il nous a transmis, plus proche en cela de l’ascèse que de l’hédonisme. La recherche de plaisirs artificiels, les ambitions d’ordre matériel ou social, la crainte irraisonnée de la mort, sont causes de souffrances inutiles. C’est en cela qu’il occupe, au sein de la philosophie grecque, une place bien à part, celle d’un bouddhiste qui s’ignorait.

 

S’ensuivirent les siècles dorénavant dominés par les grandes religions qui, pour mieux dominer les âmes, instituèrent crainte et méfiance à l’égard du corps et des sens. Alors, volons d’un seul coup d’aile jusqu’à Montaigne ce «clavecin bien tempéré » de la pensée, qui l’un des premiers a commencé à desserrer le garrot. « Tout le sens de l’hédonisme montanien, dit Michel Onfray, se trouve dans cette logique : le temps qui coule invite à l’éternité d’un présent densifié par la jubilation… mourir se soigne avec un seul remède : vivre. Et pour bien mourir, rien de tel que de bien vivre en attendant ! ».  On peut encore d’un seul coup d’aile, mais sans s’y arrêter, passer par Spinosa et d’un autre par Diderot, pour actualiser enfin cet éternel débat. Qu’en est-il donc aujourd’hui ?

(A SUIVRE…)